Le peuple de la terre cuite

C’est au fond d’une grande baie de la rivière Romaine que des groupes se sont installés temporairement pendant la seconde moitié du Ier millénaire de notre ère. Ils jugeaient cette baie avantageuse sur le plan géographique d’abord, car une terrasse plane surplombe la rivière. La vue peut s’étendre tout autour, vers l’amont et l’aval, notamment pour le repérage du gibier. Les voyageurs qui s’arrêtaient en ce lieu comptaient sur l’abondance du gibier dans les forêts et sur la générosité en poissons de la rivière. Ils ont séjourné sur cette terrasse haut perchée à différentes périodes de l’année. Suivant les siècles, ils ont creusé de grandes et petites fosses, allumé des feux et aménagé des aires de travail, formées de galets, pour préparer la nourriture, s’abriter, réparer les outils et traiter les fruits de la chasse.

Selon les résultats des recherches archéologiques, un groupe a séjourné sur la rive de la baie à deux reprises, il y a environ 600 ans. Ce groupe emportait dans ses déplacements des objets fragiles fabriqués selon une technologie inconnue en milieu boréal : des vases de terre cuite. Ces pratiques leur ont valu le nom de « peuple de la terre cuite ».

Site ElCw-005 avant l’orage et les bourrasques. Une archéologue tamise les sols dans l’aire B du site du peuple de la terre cuite. Elle cherche à relever les traces, même infimes, des activités humaines qui s’y sont déroulées il y a plusieurs siècles.

Une halte pour travailler

Une partie du site ElCw-005 (aire A) a livré les fragments d’un premier vase, à proximité des vestiges d’un ancien feu de camp désigné comme le « foyer 5 ». Ce foyer modeste était constitué d’un peu de sable et de quelques galets. Il a été utilisé pour cuire de la nourriture, comme en témoignent les milliers de petits fragments d’os d’animaux, altérés par le feu, qui ont été prélevés dans le foyer et à proximité. Il est possible que le vase ait servi à cuire des aliments, peut-être un bouillon d’os, car une mince croûte de carbonisation recouvre la face intérieure des tessons.

Plan détaillé de l'aire A du site ElCw-005
Plan détaillé de l'aire A du site ElCw-005

Le sol, à l’emplacement du foyer, est organique et gras. Au terme d’un minutieux examen des lieux, les archéologues ont conclu qu’une partie du contenu du vase avait pu se répandre sur le sol pendant la cuisson ou après.

Le groupe formant le peuple de la terre cuite n’était pas très nombreux. Pendant ses séjours, il a consacré la majeure partie de son temps à la taille de pierres en vue de la fabrication et de l’entretien d’outils et de pointes de projectiles. Taille, finition, utilisation et affûtage ont produit des éclats de pierre, surtout au sud-ouest du foyer 5. C’est donc là que l’artisan a travaillé.

Les outils

Parmi les outils fabriqués sur place, on note un petit éclat utilisé pour gratter un objet légèrement convexe, telle une hampe de flèche. Il y a aussi un perçoir de même qu’une pointe de projectile cassée et chauffée. Cette pointe est fracturée près de sa base ; elle pourrait s’être cassée lors de la chasse et être restée logée dans la carcasse de l’animal. N’étant plus fonctionnelle, elle a été retirée de la carcasse et jetée au feu.

Ces outils ont été taillés dans deux variétés de chert, soit du chert de Minganie et un chert vert provenant possiblement de Terre-Neuve. Ces deux matières ont été trouvées à divers sites témoins de la préhistoire récente de la Côte-Nord et de l’intérieur de la péninsule du Québec-Labrador. Cependant, quatre petits éclats provenant de l’utilisation d’un outil taillé dans un chert gris-brun moutonné, apparenté au chert Onondaga, ont aussi été récupérés. Cette matière lithique provient d’affleurements situés dans la région des Grands Lacs, dans le sud de l’Ontario. Elle a donc été apportée en même temps que le vase, dont la forme et le décor présentent des particularités rappelant les vases fabriqués à cette époque par les peuples iroquoiens.

Pointe de projectile.

Le foyer 5

L’analyse des aménagements

Plusieurs aménagements ont été répertoriés dans l’aire A du site ElCw-005, mais seul le foyer 5 comportait des tessons de céramique. Deux grandes fosses associées à deux petites ont été dégagées dans cette aire. La datation au radiocarbone révèle une utilisation de ces fosses vers 750 ans AA, soit près de 200 ans avant que le foyer soit allumé (530 ans AA).

Pendant la préhistoire, ce type de fosses était rare en territoire algonquien, mais plutôt fréquent en territoire iroquoien. Le chert Onondaga et les céramiques auraient pu être acquis le long de la vallée du Saint-Laurent ou dans le golfe, près des îles de Mingan, puis transportés au nord par des groupes innus. Cependant, l’absence de céramique en association directe avec les fosses pourrait indiquer que ces dernières ont été aménagées sur place par un groupe iroquoien. Il faut aussi considérer le fait qu’on trouve régulièrement de tels aménagements dans le territoire algonquien pendant les périodes historiques et récentes. Les Innus et les Cris creusaient fréquemment des fosses semblables afin d’y entreposer des denrées. Il est donc tout aussi possible que ces fosses aient été créées et utilisées par des Algonquiens.

Foyer 5 du site ElCw-005 en cours de fouille par l’archéologue Jean-Baptiste LeMoine.

Au vu de l’ensemble de ces indices, les archéologues concluent que le site du peuple de la terre cuite a été occupé à plusieurs reprises par des groupes distincts entre 900 et 500 ans AA.

Site ElCw-005 dominant la rivière Romaine.

L’analyse des tessons de céramique

Si la découverte de tessons de céramique a surpris les archéologues, c’est que les sites nordiques en comprennent très rarement. Leur présence témoigne des nombreux déplacements des Amérindiens, parfois sur de très longues distances. Les groupes provenant de la vallée du Saint-Laurent et des Grands Lacs se déplaçaient, en été, le long des grands cours d’eau, apportant avec eux – ou fabriquant en cours de déplacement – des vases et d’autres objets en céramique. Les grands réseaux, dont feront usage plus tard les traiteurs de fourrures, existaient déjà depuis des millénaires. Les voyageurs apportaient avec eux leur culture et leurs objets, laissant des traces de leur passage que découvrent aujourd’hui les spécialistes.

Afin de déterminer le plus justement possible l’importance de ces vases pour le peuple de la terre cuite, les archéologues ont étudié leur contenu, le plus souvent organique. Parmi les assemblages mis au jour au site ElCw-005, on compte plusieurs restes fauniques faisant vraisemblablement partie des repas préparés après 600 ans AA.

Os de caribou (ElCw-005A T-3972).

Un zooarchéologue, spécialisé dans l’étude des ossements, a analysé l’assemblage osseux du foyer 5 en vue d’identifier les espèces d’animaux consommés et de préciser le nombre d’individus. Il a conclu que les restes osseux appartenaient à deux castors et à un caribou qu’a partagés le petit groupe d’occupants à un moment indéterminé de l’année.

Une autre analyse visait à confirmer que le peuple de la terre cuite avait consommé la viande de ces animaux. Portant sur des résidus prélevés sur la paroi interne de tessons, elle a révélé la présence de biomarqueurs associés aux mammifères terrestres, dont le castor, ainsi qu’à un mélange de plantes et de mammifères terrestres ruminants. Ces résultats corroborent ceux de la zooarchéologie.

Les fragments de vase découverts tout près du foyer 5 sont de fabrication iroquoienne, proche de celle des céramiques huronnes-wendates. Les Hurons et les Iroquois font partie du groupe des Iroquoiens et parlent des langues apparentées. Les ancêtres des Hurons se sont surtout établis entre le lac Ontario et le lac Huron, tandis que ceux des Iroquois se sont installés dans l’État de New York, principalement le long de la rivière Genesee.

Les fragments proviennent d’un vase avec parement court, faiblement étranglé, et panse globulaire. Cette poterie a été montée au battoir et à l’enclume. Sa crête est pointue et dégagée. Le motif décoratif est simple, sans encadrement, et est composé d’obliques à gauche faits à la cordelette. Des empreintes linéaires obliques à gauche sont aussi présentes à l’épaule et en haut de la paroi intérieure. La panse a été traitée au battoir cordé.

L’exécution du décor est parfois inégale sur les fragments, ce qui pourrait suggérer l’existence de plus d’un vase. Toutefois, la présence d’un unique objet est plus plausible compte tenu de la dimension du vase ainsi que de la quantité et du poids des tessons. Ce vase avec parement rappelle la facture des vases hurons, alors que d’autres traits renvoient au monde iroquoien en général.

L’affiliation culturelle de la céramique

Plusieurs voies de circulation tant le long de la côte du golfe qu’à l’intérieur des terres, permettent de rejoindre le secteur du site ElCw-005. La zone subarctique québécoise est traversée de réseaux hydrographiques qui lient les régions entre elles et qui favorisent le déplacement des gens et des idées.

De plus, la Côte-Nord possède plusieurs rivières intéressantes qui mènent dans l’arrière-pays depuis le Saint-Laurent. La découverte de poterie huronne le long de ces voies de circulation démontre qu’elles ont été empruntées pendant la préhistoire.

Cette association de céramiques aux traits huronisants soulève plusieurs interrogations quant à l’identité culturelle des gens du peuple de la terre cuite et à leurs déplacements sur le territoire. Le vase et les quelques éléments lithiques provenant de l’utilisation d’outils en matières exogènes pourraient avoir été acquis par des groupes innus, à l’occasion d’échanges de biens ou d’idées, avant leur arrivée sur les rives de la Romaine. Par contre, les traces laissées par certaines pratiques, telles que le creusement de fosses profondes, suggèrent plutôt la présence de personnes appartenant à un groupe culturel distinct. Selon les données recueillies, les archéologues croient que la présence de la céramique dans l’aire A est associée au passage d’un petit groupe d’origine iroquoienne qui aurait fait halte à cet endroit. Il semble donc que l’aire A a été occupée vers la fin de la préhistoire tant par des groupes innus, dont les origines sont algonquiennes, que par des groupes iroquoiens.

Le site ElCw-005 a été occupé par différents groupes autochtones notamment parce qu’il se démarquait dans le paysage. Il correspond à un lieu de chasse opportuniste, propice à de nombreux types d’activités : traitement des peaux et des carcasses, travail des os et extraction de moelle par concassage des os aux fins de la préparation de bouillon. Les animaux chassés ont été consommés sur place ou préparés en vue de leur conservation. Les occupants ont utilisé des outils en pierre, mais ils les ont aussi entretenus et parfois remplacés. Des habitations ont possiblement été érigées par certains groupes.

Fragments de vase de fabrication iroquoienne.

Comment fabriquait-on des objets en terre cuite ?

Les vases étaient généralement fabriqués par des femmes, selon des techniques enseignées de mère en fille. Ce mode de fabrication exige des connaissances approfondies des propriétés de l’argile et de la réaction de cette matière à la chaleur.

Les potières devaient choisir l’argile qu’elles comptaient utiliser. Elles y ajoutaient un dégraissant afin d’obtenir les propriétés plastiques voulues et une bonne résistance à la cuisson. L’argile était ensuite pétrie et façonnée en vase, en pipe ou en perle, avant d’être séchée et cuite. La cuisson avait lieu dans de grands foyers et était soigneusement contrôlée. Afin d’atténuer le risque de fracture, le refroidissement des vases devait être progressif et faisait lui aussi l’objet d’une supervision attentive.

Le façonnage des objets engendrait des rebuts de pâte, que les archéologues recueillent comme de précieuses sources de renseignements. Grâce à l’examen de ces déchets, ils reconnaissent les techniques de fabrication des vases. Les rebuts de pâte peuvent aussi servir à déterminer les propriétés et le comportement d’une argile jamais utilisée auparavant ou pour vérifier la chaleur du feu.

Les peuples iroquoiens et algonquiens employaient deux techniques de fabrication :

  • La méthode la plus ancienne est celle du montage au colombin. Elle consiste à façonner la paroi en superposant des boudins d’argile, qu’on lisse par la suite.
  • La technique du battoir et de l’enclume a remplacé le montage au colombin vers 1 100 ans AA. On se servait d’une pierre comme enclume et d’un battoir en bois pour aplatir et amincir une motte d’argile jusqu’à l’obtention de parois minces.

Les potières ont parfois utilisé les deux techniques simultanément : elles montaient la panse du vase au battoir et à l’enclume, et utilisaient un colombin pour joindre le col ou le parement.

Les décors ou motifs sont appliqués alors que la pâte est encore malléable et humide. Ils peuvent être incisés ou imprimés à l’aide d’un bout de bois ou d’os, au moyen d’un bâton entouré d’une cordelette de fibres végétales ou encore à l’aide d’un peigne en os ou en bois, de l’extrémité d’un roseau ou d’un bord de coquillage par exemple. Les surfaces du vase sont traitées au battoir cordé ou gaufré, ou simplement lissées. La combinaison particulière de ces techniques est caractéristique d’un groupe ou d’une époque, ce qui permet souvent de déterminer l’affiliation culturelle de la céramique, sa provenance ou son ancienneté.

Représentation d'un vase monté au colombin.

Les tessons trouvés en périphérie du foyer 5 sont très fragmentés. La majorité d’entre eux ont une superficie inférieure à 400 mm2 et comportent de nombreuses traces d’exfoliation. Cette fragmentation peut être attribuable à plusieurs facteurs, tels qu’une longue exposition à un sol acide, le piétinement après abandon ou une fragmentation volontaire. Elle peut aussi provenir d’une fabrication moins soignée, dont un modelage déficient de la pâte ou l’ajout d’inclusions mal exécuté. Selon les caractéristiques des tessons dégagés près du foyer 5, le vase ne semble pas être une imitation de la poterie iroquoienne faite par des Algonquiens, mais bien une pièce produite sur place par des Iroquoiens.

Un autre groupe à la présence plus marquée

À environ 130 m au nord du foyer 5, une seconde aire d’activité (aire B) a livré de nombreux fragments de vases au cours d’une fouille menée durant l’été 2016. Les archéologues y ont dégagé les vestiges de deux feux de camp, dont un de grande dimension. Une petite fosse se trouvait en périphérie du plus grand feu.

Plan détaillé de l'aire B du site ElCw-005
Plan détaillé de l'aire B du site ElCw-005

Ces deux foyers extérieurs ont servi à la cuisson d’aliments, mais aussi au traitement des carcasses. Les chasseurs ont préparé les carcasses pour la consommation et la conservation à proximité de leur lieu de chasse. Les outils découverts témoignent de cette activité ainsi que de l’assouplissement des peaux, du travail des os et de leur concassage pour en retirer la moelle. Les tessons de céramique laissés sur place par ce peuple sont très fragmentés, car ils ont été volontairement concassés. La plupart de ces débris ont été abandonnés dans les foyers. Les archéologues estiment qu’au moins cinq vases ont été brisés à cet endroit.

Tout cela s’est passé il y a environ 600 ans. L’aire B pourrait avoir accueilli le même groupe à deux reprises, assez rapprochées dans le temps. Les activités étaient concentrées autour des deux foyers extérieurs, car de nombreux outils ont été laissés près d’eux. Les archéologues ont reconnu des bifaces, couteaux et pointes de projectile terminés et ébauchés, ainsi que des grattoirs, des broyeurs, une meule dormante et un lissoir-aiguisoir servant à affûter les outils en os. La principale matière lithique dans laquelle ces outils ont été taillés est un quartzite grisâtre qu’on trouve régulièrement dans la région sous forme de galets. Cette matière a été observée à plusieurs endroits du bassin supérieur de la Romaine, en Moyenne-Côte-Nord et à l’intérieur du Labrador, surtout pendant la préhistoire récente.

Détail en coupe d'une fosse mise au jour sur le site ElCw-005.

Les caractéristiques de la céramique de l’aire B, bien que moins distinctives que celles de la poterie de l’aire A, rappellent aussi une facture iroquoienne. On peut donc, encore ici, se demander quelle était l’identité culturelle du peuple de la terre cuite.

L’analyse des tessons

Près de 4 000 fragments de vase ont été dégagés dans l’aire B du site du peuple de la terre cuite. Ils sont très petits, plus de 90% d’entre eux ayant une superficie inférieure à 1 cm2. Malgré cette très grande fragmentation, les archéologues ont pu rattacher les fragments à cinq vases. Tous ces vases présentent des attributs qui les associent à une production iroquoienne d’entre 1 100 et 1 600 de notre ère.

Rebord de vase à lèvre éversée, décoré d’obliques. L’ouverture dans la partie inférieure est un trou de réparation.

La confection des vases est maîtrisée : les parois sont relativement minces et la surface extérieure est lissée. La plus grande partie de ces récipients a été montée au battoir et à l’enclume. On observe quelques fractures le long de colombins, qui correspondent davantage à des jonctions entre les différentes sections du vase qu’à une faiblesse de la méthode de modelage. Aucun vase ne comporte de parement ; les bords sont légèrement éversés et la panse est globulaire.

Le décor est très simple. Des incisions plus ou moins profondes, verticales ou obliques (à gauche et à droite), ornent, de façon non systématique, la lèvre des vases ou la jonction de la paroi extérieure ou intérieure avec celle-ci. Un seul vase ne comporte aucune décoration. Les lèvres sont de plates à biseautées, arrondies et parfois ourlées. La panse est globulaire et le col est d’allongé à légèrement étranglé. Des trous de réparation sont présents sur un des vases.

L’analyse par spectrométrie de fluorescence X met en lumière d’importantes différences entre les tessons des deux aires. Les vases de l’aire A n’ont pas été produits avec la même argile que ceux de l’aire B. Cependant, la provenance de cette argile est la même : la haute vallée du Saint-Laurent.

Les vases typiques de cette période ont souvent une base ronde, une panse globulaire, une épaule carénée, un col de moyennement à fortement étranglée, un rebord avec ou sans parement et une lèvre plate qui forme par endroit des crêtes. La panse est souvent lissée. Les unités décoratives dominantes sont l’empreinte linéaire, l’incision et la ponctuation. On observe plus rarement les empreintes dentelées ou à la cordelette.

Reconstitution 3D d’un vase trouvé sur le site avec les fragments intégrés au rebord.

L’assemblage des céramiques comporte aussi quelques rebuts de pâte. Il s’agit de petits morceaux d’argile, cuite ou non, avec ou sans dégraissant. Tous les résidus d’argile trouvés dans l’aire B contiennent du dégraissant et sont cuits ou partiellement cuits, ce qui signifie qu’ils ne proviennent probablement pas de la fabrication de vases sur place. En revanche, ils pourraient être associés à la réparation de vases, à la fabrication de pipes ou à la vérification d’une argile inconnue par des potières en déplacement.

Plusieurs traces sur ces rebuts témoignent de la manipulation de l’argile par les potières : rainures faites par un battoir ou un ongle, cavités, pincements, aplatissements, torsions et même deux empreintes digitales. Ces détails résultant d’actions personnelles restituent une part de l’humanité des peuples anciens. Il est très rare d’en observer sur les objets mis au jour au cours des fouilles archéologiques.

Une légère croûte de carbonisation recouvre quelques tessons de l’aire B. Certains vases ont ainsi servi à la cuisson des aliments, alors que les autres étaient peut-être affectés au transport ou à l’entreposage. Les restes osseux rejetés dans les foyers proviendraient de quatre castors, de six à huit porcs-épics, d’un mustélidé, de deux caribous et d’un oiseau, ce qui représente une grande quantité de viande.

Rebuts de pâte portant diverses empreintes.

Les analyses de résidus effectuées par une spécialiste sur un tesson de l’aire B révèlent la présence de lipides associés à des biomarqueurs aquatiques. Du poisson ou de l’huile de poisson pourrait donc avoir été consommé ou transformé sur le site, bien que l’assemblage osseux ne contienne aucun reste de poisson. Cette absence n’est pas étonnante, puisque les arêtes sont souvent rejetées à l’eau au cours de la préparation des poissons qui est le plus souvent faite en bordure du cours d’eau. De plus, ces ossements se décomposent rapidement dans le sol. Les résidus associés aux biomarqueurs aquatiques pourraient aussi être en lien avec une utilisation du vase ailleurs qu’à cet endroit.

Une multitude de minuscules fragments

Les archéologues ont exploré plusieurs hypothèses pour expliquer l’extrême fragmentation des céramiques : faible maîtrise du modelage de la pâte au moment de l’ajout des inclusions, cuisson mal contrôlée, longue exposition des tessons à un sol acide, piétinement des tessons à la surface du sol et éclatement du vase exposé au feu. Toutes ces hypothèses ont été rejetées.

Rebuts de pâte marqués par une ligne de jonction sur la surface intérieure des tessons. L’un d’entre eux est percé d’un trou de réparation.

L’observation de la collection mène à un autre type de cause de fragmentation, soit le broyage volontaire des tessons avant qu’ils soient jetés au feu. Ces tessons présentent rarement des cassures franches et plusieurs d’entre eux sont exfoliés. De plus, la plupart des fragments ont été trouvés dans les foyers.

Pourquoi fracasser des vases ?

Ces tessons semblent donc avoir été broyés intentionnellement. Trois des vases ont été déposés sur le sol en deux endroits et possiblement frappés avec un outil en pierre. Les fragments ont par la suite été jetés dans le foyer et mélangés au sol. Ce geste pourrait être celui des occupants eux-mêmes, mais on ne trouve pas d’indices d’un tel comportement dans d’autres sites associés aux Hurons. Par conséquent, il est possible que les vases aient été broyés par d’autres personnes après le départ des occupants afin de détruire symboliquement la présence des Iroquoiens.

La répartition spatiale des éléments vient appuyer cette hypothèse. Presque tous les fragments en dehors des foyers étaient associés à des éclats provenant de l’utilisation d’un broyeur sur herminette. Les stigmates observés sur le tranchant du broyeur témoignent d’une utilisation sur une matière dure, comme des ossements ou de la céramique. Un autre broyeur, trouvé près d’une enclume, présente des traces d’utilisation prononcées. Il semble donc, selon les éléments récupérés, que des gens aient volontairement concassé les vases à deux endroits du site, situés à proximité d’un foyer.

Broyeur long de 15 cm.

Des tessons appartenant à au moins trois autres vases ont été trouvés sur le site ElCw-005. Il s’agit probablement de bords-cols, cassés lors de la manipulation des vases auxquels ils appartenaient. Par ailleurs, la présence de rebuts de pâte indique que les occupants ont voulu réparer certains vases. Il est donc possible qu’ils aient laissé sur place les vases irrécupérables et emporté avec eux les récipients fonctionnels.

C’est la première fois que les archéologues observent ce qui pourrait être un signe de fracassement volontaire de vases. Ils ont envisagé quelques explications de cet étrange comportement. La première, la plus plausible, est justifiée par la volonté de certains occupants d’utiliser de la céramique broyée comme dégraissant pour de nouveaux vases fabriqués sur place. Les rebuts trouvés dans les foyers confortent cette possibilité.

Fragments d’environ 1 cm2 résultant d’un broyage volontaire.

Les vases pourraient aussi avoir été brisés et jetés au feu pour une raison symbolique, soit par le groupe les ayant apportés, soit par un groupe local soucieux d’éliminer les traces du passage d’un groupe exogène. À l’appui de cette dernière hypothèse, les archéologues ont constaté que les outils lithiques ont été taillés dans une matière locale et que leur forme est caractéristique d’assemblages répertoriés à plusieurs endroits dans la région.

L’affiliation culturelle iroquoienne

L’examen minutieux des fragments de terre cuite alimente l’hypothèse d’une affiliation culturelle liée aux Hurons et aux Iroquois. Ces observations suggèrent que les vases sont de production iroquoienne et qu’il ne s’agit pas d’une imitation. Cette hypothèse devra toutefois être confirmée au moyen d’analyses physico-chimiques en laboratoire.

Plusieurs voies de circulation, tant le long de la côte du golfe du Saint-Laurent qu’à l’intérieur des terres, permettent d’atteindre le secteur du site ElCw-005, fréquenté après 600 ans AA par le peuple de la terre cuite. La découverte de poterie huronne le long de ces axes de circulation résulte possiblement de leur fréquentation pendant la préhistoire par des groupes iroquoiens provenant du sud-ouest et de la région des Grands Lacs. Comme les céramiques des aires A et B sont de facture huronne, elles pourraient avoir été produites par un même groupe, peut-être au cours de la même occupation ou d’occupations successives.

L’altération du premier campement

Selon l’ensemble des données recueillies, on peut imaginer qu’un groupe innu s’est arrêté dans l’aire VB du site ElCw-005 et a vu les restes de vases iroquoiens abandonnés sur place. Ce groupe a probablement voulu effacer les traces de l’occupation iroquoienne en broyant les vases et en brûlant les tessons au moment de l’aménagement des foyers, ce qui expliquerait la concentration des tessons près des foyers. Cette manipulation et l’aménagement des foyers auraient effacé une grande partie des traces de l’ancien campement, que le nouveau groupe voulait faire disparaître. Cette interprétation expliquerait aussi pourquoi le type d’assemblage lithique correspond à celui de la région.

Les âges avant aujourd’hui (AA) sont exprimés en nombre d’années comptées vers le passé à partir de l’année 1950 de notre calendrier.

Occupation du site par le peuple de la terre cuite

Ce site d’envergure a été occupé à plusieurs reprises entre les années 600 et 900 de notre ère. La terrasse, située au fond d’une grande baie évasée, ne présente aucun obstacle à l’établissement de campements.

Plusieurs ressources sont disponibles à proximité, ce qui en fait un lieu attirant pour les gens de passage. Les différents groupes d’occupants ont aménagé plusieurs foyers, fosses et aires de travail à différents moments afin d’y traiter, entre autres, le fruit de leur chasse. Ils s’y sont arrêtés au cours du printemps, de l’été et de l’automne. En raison de l’étendue du site et de la diversité des activités, des groupes ont pu y séjourner simultanément ou successivement. Il pourrait s’agir d’un lieu de rassemblement, ce qui expliquerait le chevauchement de comportements locaux et exotiques au même endroit. Cependant, les archéologues tendent à penser que les groupes n’auraient pas occupé l’espace simultanément et que les traces d’une ou deux occupations iroquoiennes ont été détruites volontairement par des groupes innus venus s’y installer par la suite.

Ainsi, plusieurs comportements répertoriés sont différents de ce qui est généralement observé dans les sites archéologiques de la région de la Romaine. La présence de grandes fosses – souvent associées au mode de vie iroquoien –, de céramique amérindienne et de certaines matières provenant de la région des Grands Lacs appuie l’hypothèse selon laquelle des groupes d’origine iroquoienne auraient occupé cet endroit, du moins en partie. Il est inhabituel de trouver des matières considérées comme locales aux côtés de certains types de pointes de projectiles typiques de la région vers la fin de la préhistoire. Même si les grandes fosses ne semblent pas faire partie de leur mode de vie au cours de la préhistoire, les Algonquiens avaient l’habitude d’en aménager au cours des périodes historiques et récentes ; il est donc possible qu’ils en aient aussi creusé en des temps plus anciens.

Comme le montre la discussion qui précède, plusieurs questionnements ont été soulevés quant à l’identité des groupes ou familles ayant séjourné au site ElCw-005, au trajet suivi pour l’atteindre ainsi qu’à l’acquisition de certaines matières. On peut aussi se demander quel était le principal motif d’arrêt et de séjour à cet endroit. Les occupants y ont souvent traité les carcasses à la suite d’une chasse opportuniste, mais il est possible qu’une autre raison ou une ressource indéterminée ait pu inciter les groupes à y faire halte. Il reste que les nombreux restes de caribou dans plusieurs aménagements ainsi que les deux grands foyers de l’aire B montrent que ce lieu était propice à la capture du gibier.

Fosse dégagée au site ElCw-005. Des fosses ont été creusées sur le site occupé à quelques reprises par le peuple de la terre cuite. Des traces de chauffe, du charbon de bois et des os blanchis au fond et autour de certaines fosses indiquent qu’elles servaient à la conservation des aliments et à leur préparation.

Certaines fosses, comme celle-ci, sont plus petites que les autres. Elles avaient une fonction que les archéologues n’ont pas encore déterminée. Des os frais de caribou et des galets se trouvaient au fond de chacune. La seule certitude est que ces fosses n’ont pas été utilisées pour la cuisson des aliments.

Ces questionnements ont mené les archéologues à faire une étude approfondie de la répartition de la céramique aux environs de 600 ans AA, en portant une attention particulière à la céramique iroquoienne produite dans la péninsule du Québec-Labrador. De nouvelles connaissances ont été acquises concernant la dispersion des groupes iroquoiens, ou même hurons, et leur culture matérielle. On a ainsi étendu le territoire où des traces de leur passage ont été observées ainsi que les itinéraires possiblement empruntés. Une recherche des toponymes mentionnant la présence iroquoienne a été menée en parallèle dans l’ensemble du territoire visé. Il est intéressant de constater que tous les toponymes repérés se rapportent à des éléments géographiques situés à proximité d’endroits où de la céramique iroquoienne a été répertoriée.