Les familles innues

Selon les saisons

Aujourd’hui, la vie des familles innues est rythmée par les saisons. Plusieurs familles séjournent dans les forêts surtout en automne, alors que d’autres activités sont effectuées plus près de la communauté au cours du printemps et de l’été.

Le long de la rivière Romaine, plus particulièrement de son cours supérieur, les archéologues ont découvert des vestiges de campements établis par des familles innues en déplacement. Ces lieux d’occupation témoignent d’activités saisonnières dans des temps plus anciens.

Les familles se retrouvaient pendant l’été, généralement sur la côte, près du poste de traite ou des villages, où elles échangeaient le fruit de leur chasse contre des biens courants. Elles en profitaient pour chasser dans les îles de Mingan, pêcher le saumon dans les embouchures de rivière et organiser les chasses d’hiver. Cette période était aussi mise à profit pour célébrer les mariages. À la fin de l’été, les familles innues remontaient la Romaine vers l’intérieur des terres pour les grandes chasses d’automne et d’hiver. Le retour vers la côte avait lieu au printemps. Avant l’arrivée de l’avion et de la motoneige, une bonne partie de ce trajet était effectuée en canot.

Nitassinan

Le Nitassinan (ou innu-assi), c’est-à-dire le « territoire », se divise en deux parties, soit le secteur côtier (uinipek, qui évoque l’odeur propre au milieu marin) et l’arrière-pays (nutshimit, en référence à la forêt éloignée).

L’itinéraire séculaire vers le bassin supérieur de la rivière Romaine est bien connu et documenté.

Dans la langue innue, ce mot désigne à la fois le territoire où les amérindiens pratiquent leurs activités et les réserves proprement dites.

Paysage à la rivière Romaine.

Les Innus d’Ekuanitshit suivaient ce trajet traditionnel pour rejoindre leurs territoires de chasse. Il a notamment été décrit par le père Louis Babel, en 1866, ainsi que par Mathieu Mestokosho, un chasseur innu d’Ekuanitshit. De la côte, il fallait remonter la rivière Saint-Jean, puis traverser l’interfluve Saint-Jean–Romaine pour aboutir à la Petite rivière Romaine. En continuant vers le nord le long de la rivière Romaine et en franchissant la ligne de partage des eaux par les lacs de tête et quelques portages, les familles pouvaient atteindre le bassin de la rivière Churchill, au Labrador. Ce trajet était utilisé tant à l’aller qu’au retour.

Le Père Louis Babel, en 1866, et Peter Albert Low, en 1896, ont suivi cet itinéraire qui permettait d’éviter le cours moyen de la Romaine, des plus tumultueux, comme le souligne le père Babel :

J’ai suivi la Romaine jusqu’à 400 miles loin de la mer et nulle part, même dans ses rapides, je ne l’ai trouvé agréable. C’est sans contredit la plus forte rivière de la Côte du Nord de Québec au Labrador. Si elle est belle dans le haut des terres, elle est bien trop loin de l’être proche de la mer où les sauvages ne se hasardent jamais de la suivre ; elle est trop turbulente et ses portages trop difficiles, ils préfèrent la route du Washekamu malgré ses tristes portages.

Washekamu : l’eau est claire, transparente. La route dont il est question désigne le secteur de l’interfluve entre la rivière Saint-Jean et le cours supérieur de la Romaine, emprunté par les Innus pour éviter le long segment difficilement canotable entre la côte et l’emplacement actuel de la Romaine-4.

Vestiges d’une cache à nourriture au bord de la rivière Kanetnast. Le nom de la rivière, qui signifie « point de repère » en innu, désigne le mont à l’arrière-plan.

Tout au long de leur remontée des rivières, les groupes laissaient derrière eux des vivres entreposés dans des caches situées à des endroits stratégiques du territoire. On a d’ailleurs répertorié des caches dans quelques sites archéologiques de la Romaine, dont les sites EiCw-010 (PK 272), EjCw-002 (PK 243), EjCw-005 (PK 236) et EkCw-004 (PK 263).

Détail de la cache à nourriture mise au jour sur le site EjCw-002 (PK 243). On y voit le fond de la fosse tapissé d'écorces de bouleau.

Les Innus montaient des campements à certains emplacements connus, tels que des lieux ancestraux de séparation ou de rencontre. Ainsi, plusieurs familles pouvaient camper au même endroit avant de se séparer pour atteindre leur territoire familial respectif, où elles passeraient l’hiver. Au printemps, en attendant que les cours d’eau se libèrent des glaces et qu’ils puissent à nouveau se déplacer en canot, les groupes se rejoignaient à un lieu de rendez-vous afin de faire le trajet de retour ensemble.

Un de ces endroits, que nous surnommes le site des « familles innues » (ElCw-003), a été occupé 700 ans avant aujourd’hui, puis du XIXe siècle aux premières décennies du XXe siècle. Plusieurs familles y ont campé pendant plus d’un siècle, au printemps et à l’automne.

Les âges avant aujourd’hui (AA) sont exprimés en nombre d’années comptées vers le passé à partir de l’année 1950 de notre calendrier.

Une confluence : un emplacement stratégique

La confluence de la rivière aux Sauterelles et de la rivière Romaine est un endroit idéal où s’installer. L’abondance de ressources, mentionnée par Albert Peter Low (1896) et le père Louis Babel (1866), entre autres, fait de cet endroit un lieu de choix pour l’établissement d’un campement.

Confluence des rivières aux sauterelles et Romaine (PK 282 de cette dernière).

Les hautes terrasses du secteur permettent une vue d’ensemble du territoire. Elles ont d’ailleurs été occupées à de nombreuses reprises de la fin de la préhistoire jusqu’à tout récemment. Cette confluence a aussi été choisie par les Innus d’Ekuanitshit comme lieu d’implantation d’une croix commémorant une sépulture du XIXe siècle située légèrement en amont sur la Romaine. Plusieurs sites archéologiques ont été répertoriés dans ce secteur.

De cet endroit, il est possible d’atteindre plusieurs territoires de chasse intéressants :

  • La rivière aux Sauterelles mène au lac aux Sauterelles et au secteur du lac Thévet.
  • En remontant la Romaine, on peut accéder aux lacs de tête et passer dans le bassin des lacs Atikonak et Ashuanipi ou encore se rendre dans le bassin du fleuve Churchill.
  • En aval, quelques grands lacs comme les lacs Rougemont et Garneau présentent un intérêt particulier pour la chasse.

Il est à noter que le cours supérieur de la Romaine est désigné par le toponyme Naskhuekan, signifiant « endroit utile en passant », par les Innus ayant participé à la cueillette de plantes traditionnelles dans le cadre du projet Natukuna (« pharmacie innue »). Ce secteur est occupé et exploité par les groupes autochtones depuis plusieurs millénaires, les Innus d’Ekuanitshit continuant de tirer profit de ses ressources aujourd’hui, principalement en automne.

Les familles et l’aménagement de l’espace au fil du temps

Les archéologues ont découvert plusieurs vestiges lors de leurs interventions. Les occupants des lieux ont aménagé des habitations (avec ou sans bourrelet), des fosses et des foyers ; ils ont aussi vidangé leur poêle, en plus d’installer plusieurs autres types de structures constituées de perches. Ces aménagements datant de diverses époques se recoupent sur une superficie de plus de 400 m².

Le site archéologique (ElCw-003) occupé par les familles innues.

Elles ont construit leur maison…

Plusieurs types d’habitations ont été érigés sur le site ElCw-3 :

  • Les habitations de type tashtuaikanitshuap (innu-misthuap ou tente conique), de type natuakaikanitshuap (perches cassées dans la partie supérieure pour former un toit conique) et de type matutishanitshuap (tente traditionnelle en forme de dôme) sont probablement associées aux habitations avec bourrelet.
  • Les habitations sans bourrelet sont plutôt du type patshuinatishuap (tente en toile de type prospecteur), plus récent et plus répandu à partir du deuxième quart du XXe siècle.

Un bourrelet de sol formé le long des parois intérieures de l’habitation permettait de l’isoler contre le froid.

Fait intéressant, les habitations les plus anciennes ont été aménagées plus près de la rupture actuelle du talus, alors que les habitations plus récentes en sont plus éloignées, derrière les habitations à bourrelet. Le talus s’est érodé avec le temps.

Selon le plan détaillé du site, les habitations 1 et 3 pourraient avoir été occupées au même moment, vers 1900, alors que les habitations 2 et 4, contemporaines, ont été aménagées vers 1850. Les habitations 12 et 13 sont plus anciennes que l’habitation 1, mais ne sont probablement pas contemporaines des habitations 2 et 4. Enfin, les habitations 14 à 16 sont les plus récentes et datent d’après 1930.

Tashtuaikanitshuap (Innu-mitshuap). Tente conique.
Natuakaikanitshuap. Tente dont les perches sont cassées dans la partie supérieure pour former un toit conique.
Matutishanitshuap. Tente en forme de dôme.
Patshuianitshuap. Tente en toile, type prospecteur.

Image tirée de Akua-nutin, nutshimiu-aimuna 2015

Plan détaillé montrant des vestiges de campements et d’habitations saisonnières érigés à l’emplacement du site ElCw-3 (PK 282).
Vestiges de campements et d’habitations saisonnières érigés à l’emplacement du site ElCw-3 (PK 282)

…et allumé des feux

Les familles ont aussi allumé des feux à l’extérieur des tentes et ont vidangé leur poêle de tôle. Deux fosses ont aussi été aménagées :

  • La plus ancienne a fait office de foyer en cuvette à l’intérieur d’une tente conique.
  • La seconde fosse, plus profonde, n’a pu être datée par les archéologues. Cependant, on a déterminé qu’elle est plus récente. La fosse ne présente pas de signe de chauffage, mais elle pourrait avoir servi de cache à matériel ou de point de prélèvement de sable pour la mise en place d’un des bourrelets d’habitation.

Des traces de piquets témoignent de la présence d’autres structures érigées par les familles. Il s’agit peut-être de plateformes d’entreposage, d’autres habitations ou de structures triangulaires, dont la fonction n’a pu être établie.

Un quotidien bien rempli

Pendant leur séjour au campement, les familles se sont livrées à différentes activités dont les archéologues découvrent aujourd’hui les traces – restes fauniques et objets – dans le sol. Le dégagement minutieux de ces vestiges et différentes analyses permettent de déterminer la période d’occupation des lieux et de reconstituer les activités exercées.

Les données recueillies indiquent que la chasse et la pêche ont dominé l’emploi du temps de ces familles innues. On a trouvé sur place des munitions et des pièces de fusils, un fragment de piège à pattes ainsi que des hameçons, cuillères et plombs.

Vestiges d’une patshuianitshuap (tente de type prospecteur) avec son « lit de sapinage » et les quatre piquets qui supportaient le poêle de tôle.

Les assemblages de restes fauniques témoignent autant des activités de chasse et de pêche que de l’alimentation des familles. Plusieurs types de canards (barboteurs, plongeurs et noirs), du rat musqué, du porc-épic, du castor, du caribou ont été chassés, consommés ou transformés. Les familles innues ont aussi mangé du poisson, probablement de l’omble de fontaine, du touladi, de la ouananiche et du brochet.

Vue aérienne par drone surplombant le site de fouille ElCw-003 (PK 282).

On a préparé de la banique dans ce campement. Le plus souvent, les occupants se procuraient les éléments de base, tels que la poudre à pâte, la farine, le sel, le sucre et la graisse, sur la côte.

Le tabac était un produit de consommation particulièrement important.

Certains disent que le mot banique est issu du vieil anglais bannuc, tandis que d’autres lui attribuent des racines attikamekw (déformation de pakwecikan signifiant « bouchée »). Ce pain enroulé autour d’un bâton ou modelé en tourte constituait la nourriture de base des Amérindiens, des premiers colons et des trappeurs. La pâte enroulée était placée auprès du feu, où elle était tournée jusqu’à cuisson complète ; la pâte façonnée en tourte était cuite à feu doux dans un poêlon. La banique traditionnelle était faite de farine de maïs, de saindoux, de sel et d’eau, avec ou sans poudre à pâte. Du sucre, des raisins secs ou des baies pouvaient être ajoutés à la pâte.

Site des familles innues (ElCw-003)

Quatre tentes ont été aménagées avec des bourrelets ceinturant la toile.

Des bourrelets partiels sont également présents de part et d’autre de l’habitation. Ils sont vraisemblablement associés à des habitations plus anciennes dont les vestiges ont été perturbés par l’aménagement de celle-ci.

Au moins trois autres emplacements présentent des traces de piquets de tente et de piquets pour le poêle en tôle. Il y a donc eu récurrence des occupations à cet endroit.

On obtient un aperçu du quotidien des utilisateurs du campement en examinant les objets dont ils se sont servis. En plus de chasser, de pêcher, de couper du bois et de préparer des aliments, ils ont cousu des perles multicolores sur des objets. Ils ont aussi utilisé des limes pour réparer de l’équipement, peut-être des pièges, et pour affûter les haches et les couteaux. La hache figure parmi les articles essentiels qu’on gardait avec soi en forêt. À leur départ, les familles ont abandonné divers objets :

  • Objets utilisés pour la pêche (de haut en bas) : hameçons de plusieurs tailles, bas de ligne, cuillère et plomb.

  • Cuillère.

  • Outils en fer (de haut en bas) : tête de hache, mèche, dé à coudre et limes.

  • Boucle de ceinture.

  • Perles ornementales.

  • Chapelet presque entier et deux grains, dont un – le vert – appartient à ce chapelet.

  • Douilles d’armes à feu dégagées en fouilles sur le site occupé par les familles innues.

  • Couvercle ou fond d’un contenant de poudre à pâte utilisé par les familles innues au site ElCw-04.

Parmi les objets liés aux vêtements comme les boutons, les attaches, le tissu et les perles, certains attirent davantage l’attention. On a notamment trouvé une boucle de ceinture en forme de serpent. Des militaires en portaient de semblables durant la guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865), tout comme des miliciens canadiens entre 1860 et 1918. Les autres découvertes comprennent un poêle de tôle, des flacons à médicament, des étiquettes de blague à tabac, une règle pliante, des tuyaux de pipe en ébonite, une épingle de sûreté, des chapelets ainsi que plusieurs fragments d’écorce présentant des parties ouvragées.

Les archéologues concluent à une fréquentation saisonnière concentrée en automne et au printemps. C’est à l’automne que les groupes se rendaient au campement, puis se séparaient afin d’atteindre leurs territoires de chasse familiaux. Ils se regroupaient à nouveau au printemps, après les grandes chasses d’hiver, et retournaient ensemble vers la côte.

Par ailleurs, les familles n’ont pas semblé faire de longs séjours au site ElCw-003. La répartition spatiale des structures ne révèle aucune aire de travail particulière. Aussi, peu d’éléments sont restés sur place en prévision d’un prochain séjour. Il est d’usage en effet, à la fin de l’hiver, après le départ des glaces, de laisser sur place des poêles de tôle, des outils ou des seaux de métal au moment de descendre la Romaine vers la côte. Ces objets sont entreposés ou abandonnés afin d’alléger le voyage. Cette relative absence renforce l’hypothèse d’occupations surtout automnales.

Un cumul d’occupation sur des millénaires

En dépit du petit nombre d’éléments probants, les archéologues ont démontré que le site des familles innues (ElCw-003), de grande envergure, a été occupé à plusieurs reprises de la préhistoire au XXe siècle.

L’agencement des divers aménagements suggère plusieurs séjours distincts sur des surfaces qui se recoupent partiellement d’une période à l’autre. Les datations au radiocarbone confirment que les différentes occupations n’ont pas été simultanées. Par ailleurs, la présence d’un poêle de tôle dans une habitation est normalement un signe de modernité. Bien qu’ils existent depuis les années 1860, ces poêles n’ont remplacé massivement les feux que vers le début du XXe siècle. Les habitations qui présentent des traces de piquets soutenant un tel poêle seraient ainsi plus récentes que celles qui abritaient des foyers.

Plusieurs autres campements attribuables à des familles innues ont été répertoriés dans le secteur de la confluence des rivières aux Sauterelles et Romaine pour les périodes historiques et récentes. Bon nombre de ces installations sont établies à l’emplacement de campements préhistoriques et à proximité de lieux significatifs. C’est le cas du site EjCw 002, qui se trouve face à la montagne nommée Kanetnast (« point de repère ») par les Innus.

Au XXe siècle, le segment de la Romaine situé à la hauteur du site ElCw-003 (PK 282) devient un lieu d’amerrissage pour les hydravions en provenance de la côte. Des groupes familiaux innus voyagent à bord de ces aéronefs à l’approche des grandes chasses d’hiver. Comme par le passé, ils se réunissent au site des familles innues, puis se séparent pour se rendre à leurs territoires de chasse. Au printemps, l’endroit redevient un lieu de rencontre avant le retour vers la côte. La faible quantité de matériel récupéré appartenant à cette période suggère qu’il ne s’agissait pas d’un campement de base.

La confluence des rivières aux Sauterelles et Romaine constitue un lieu de rencontre majeur et une sorte de carrefour stratégique dans le bassin supérieur de la Romaine. La concentration de sites, mais également la présence d’une croix commémorative (au lieu appelé Nakuashkan-ashet – « là où il y a une tombe » – légèrement en amont de la confluence), témoignent de l’importance de ce lieu pour les groupes innus fréquentant la région. La présence de ces campements ainsi que l’existence de toponymes désignant les lieux montrent que les Innus se sont approprié ce territoire il y a environ 2 500 ans.

La présence humaine le long de la rivière

Les données acquises au cours de recherches archéologiques qui se sont échelonnées sur près de 20 ans montrent que le bassin de la Romaine a accueilli ses premières populations humaines il y a environ 6 500 ans. Le territoire n’a cependant pas été occupé de façon continue ni selon la même intensité au cours des sept derniers millénaires.

Champs de dunes le long de la rive droite de la Romaine, dans le secteur des sites ElCw-005 et ElCw-006. Les dunes ont été formées par les vents charriant le sable après un important incendie de forêt.

Ces constatations reposent sur la datation au radiocarbone de plus de 80 échantillons de charbon de bois prélevés sur plusieurs sites archéologiques et dans des lieux naturels.

Pourquoi les groupes humains ont-ils été attirés par le territoire de la Romaine durant certaines périodes et l’ont-ils délaissé à d’autres moments ? Pour répondre à cette question, il faut faire appel à des connaissances en environnement touchant notamment les conditions climatiques, la végétation, la faune et les ressources lithiques.

Il n’y a pas de lien direct entre les fluctuations de la température au cours des millénaires et la présence humaine. Les conditions climatiques ont toutefois un impact direct sur les populations animales, qui réagissent aux effets des précipitations et des incendies de forêt. Lorsque les précipitations sont faibles pendant plusieurs années, le niveau des lacs et des rivières baisse. Une forte baisse réduit les espaces exploitables par les castors, la sauvagine et les poissons et prive les caribous d’une partie de leur nourriture. Il devient aussi plus difficile pour les groupes de chasseurs de se déplacer sur les rivières.

Vue rapprochée d’un puit de fouille et d'artefacts trouvés en place.

Les incendies de forêt détruisent les habitats recherchés par les animaux terrestres et déposent de grandes quantités de cendre et de charbon dans les plans d’eau, ce qui perturbe la reproduction des poissons. Les feux intenses sont particulièrement destructeurs : toute la végétation disparaît, y compris les plantes herbacées. Le sol nu est alors exposé au vent, qui empêche la reprise de la végétation. À titre d’exemple, dans le secteur de l’aménagement hydroélectrique de la Romaine-4, un espace a été rasé par le feu au cours des années 1960 ; les recherches archéologiques menées entre 1979 et 2017, sur presque 40 ans, ont montré qu’aucune végétation ne s’était encore implantée.

Dans l’état actuel des connaissances, il n’est pas possible d’associer avec certitude l’abandon du territoire par les groupes de chasseurs à des phénomènes naturels précis. Toutefois, les échantillons de charbon prélevés dans les milieux naturels indiquent que d’importants incendies de forêt sont survenus avant les phases de cessation ou de raréfaction de l’occupation. Les couches végétales ont été recouvertes de sédiments correspondant à des dépôts éoliens plutôt qu’à des dépôts laissés par la crue des eaux. L’action du vent a été suffisamment intense et prolongée pour former des champs de dunes couvrant des dizaines de kilomètres carrés, comme les dunes présentes dans le secteur des sites ElCw-005 (peuple de la terre cuite) et ElCw-006 (PK 274). Par conséquent, il est possible que des feux aient entraîné la désertion du territoire par les populations animales et humaines pendant les trois siècles compris entre 5 000 et 4 700 ans AA.

Les incendies seuls ne pourraient cependant expliquer la rareté des occupations pendant les neuf siècles de la période 2 700 - 1 800 ans AA. Un des changements déterminants provient d’une baisse marquée de la température combinée à une diminution des précipitations. Un refroidissement est en effet noté partout en Amérique du Nord et en Europe à partir de 4 000 ans AA. D’abord graduel, il s’est accéléré à partir de 3 000 ans AA et a réduit la densité de conifères de même que le volume des précipitations. La répartition des populations animales, comme celles des castors et des caribous, a sans doute été modifiée au point de forcer les groupes humains à délaisser le bassin de la Romaine. Si on prend en considération les fluctuations cycliques des populations animales, telles que celles des caribous et des lièvres, il est possible qu’un ensemble de facteurs négatifs soient survenus durant cette période, avec des conséquences accentuées pour les populations humaines.

Au cours des millénaires, les populations humaines occupant le territoire de la Romaine ont varié. De nouveaux peuples se sont substitués aux plus anciens. Par exemple, à partir de 3 000 ans AA environ, des ancêtres des groupes de langue algonquienne ont migré de l’ouest de l’Ontario vers le sud du Québec, puis ont occupé toute la rive gauche du Saint-Laurent avant de se rendre plus au nord. Ils ont ainsi peuplé graduellement les bassins de toutes les rivières. N’ayant rencontré que peu d’Autochtones, ils ont pu étendre leur territoire assez rapidement. Les déplacements de la côte du Saint-Laurent vers l’intérieur des terres grâce aux grands cours d’eau des bassins versants date sans doute de cette époque. La période couvrant les 1 800 dernières années correspond, quant à elle, à l’arrivée des ancêtres des Innus dans la région. Les groupes innus que les navigateurs européens, puis les missionnaires, ont rencontrés sont les descendants de ces premières familles. On ne sait pas ce qui a poussé ces ancêtres des Innus à occuper le bassin de la Romaine.

L’archéologue Jean-Christophe Ouellet procédant à l'enregistrement des données de fouilles.

Cependant, les archéologues ont pu établir les liens suivants :

  • Les premières populations qui ont occupé le territoire il y a 6 600 ans provenaient de la côte du Labrador. Deux millénaires auparavant, elles ont d’abord parcouru toute la bande côtière jusqu’au nord du Labrador, puis ont exploré l’arrière-pays sans doute depuis le bassin du fleuve Churchill. Elles exploitaient les nombreuses sources lithiques présentes le long de la côte du Saint-Laurent et à Terre-Neuve.
  • À partir d’il y a 4 400 ans, une sécheresse a sévi pendant plusieurs centaines d’années sur le Midwest américain, ce qui a obligé les populations qui y vivaient à migrer vers d’autres lieux.
  • Au moment où des groupes algonquiens ont migré vers l’est, les ancêtres des groupes iroquoiens se déplaçaient vers le nord-est jusqu’à la vallée du Saint-Laurent.
  • Pendant cette période, des groupes ont migré le long de la frange arctique jusqu’à atteindre le nord du Québec et du Labrador ainsi que le Groenland. Le fait que ces groupes ont occupé assez rapidement les côtes de la baie d’Hudson, du détroit d’Hudson, du Labrador et de l’île de Terre-Neuve de même que l’extrémité orientale de la Côte-Nord pourrait indiquer que les populations amérindiennes antérieures n’occupaient plus ces espaces.

Ce sont sans doute les mêmes chemins que les populations animales ont empruntés pour coloniser graduellement l’intérieur des terres. Les personnes qui composaient les groupes de migrants avaient une nature de découvreurs et une grande capacité d’adaptation au changement, car leur environnement évoluait rapidement.

Vue surplombant un site de fouille.

Le second groupe à occuper le territoire, entre 4 700 et 3 000 ans AA, était composé de descendants des familles du premier groupe qui s’étaient installées en permanence sur les plateaux lacustres du centre du Québec et du Labrador. Ils exploitaient les caribous, les poissons et la sauvagine à l’intérieur des terres. Pour fabriquer leurs outils, ils utilisaient les sources lithiques de la fosse du Labrador qu’ils avaient découvertes au cours de leurs explorations antérieures. Ces groupes ont acquis, avec le temps, une connaissance plus approfondie du territoire et les familles sont devenues assez nombreuses pour que des clans se forment et interagissent.